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mercredi 9 avril 2014

L'Europe EST sa culture, pas juste un marché culturel !

POLITIQUE - Bientôt d'autres élections, pour l'Europe cette fois. 

N'est-il pas temps de voir à nouveau les choses d'un point de vue joyeusement européen ? Mais sans pour autant tomber dans les pièges du "market oriented".

Et de remettre la poésie à sa place : ni surplombante, ni absente, juste là.


« Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu’à toi
Ami n’entre pas sans désir » 
Paul VALERY






 
Un Forum Européen de la Culture s'est tenu vendredi et samedi dernier au Palais de Chaillot, juste entre une autre rencontre du même type à Berlin et une sorte de conclusion à Bruxelles. L'étape parisienne s'inscrivait donc dans un mouvement large et concerté dont l'objectif est d'écrire un ordre de mission pour la prochaine commission européenne. En gros, c'est la logique "Europe créative", le programme de soutien aux secteurs culturels et créatifs européens pour 2014-2020, soit près d'un 1,5 milliard d'Euros de soutien au secteur culturel européen.

Or, qui a été cité en ouverture de son discours à Chaillot par Aurélie Filipetti ? Un poète. Le même Paul Valery dont les mots accueillent les visiteurs au fronton du bâtiment (voir photo ci-dessus). Celui-ci écrivait en 1919 dans "Regards sur l'histoire" :
"L'idée de culture, d'intelligence, d'oeuvres magistrales, est pour nous dans une relation très ancienne - tellement ancienne que nous remontons rarement jusqu'à elle - avec l'idée d'Europe."
Alors que les élections européennes arrivent dans une grande indifférence populaire, sauf à l'extrême droite... il est temps de remettre du sens dans l'idéal européen, tant celui-ci s'est évaporé dans l'économie, les courbes de croissance et les provincialismes de la pensée ou, pire encore, les calculs politiciens. Quoi qu'on en pense, il importe de ne pas laisser l'Europe entre les mains de ceux qui la haïssent, à droite ou à gauche.

Après le poète, la ministre de la culture a cité des chiffres, moins excitants mais assez parlants tout de même : 3,3% du Produit Intérieur Brut (PIB) de l'Union Européenne (UE) viennent du secteur créatif. C'est plus que l'industrie automobile ou l'agriculture (source : étude de la commissaire européenne Androula Vassiliou, Commissaire européenne à la Culture, l'Education, le Multilinguisme et la Jeunesse, chaque mot compte). Parallèlement, ce secteur représente 3% de l'emploi total en Europe, soit 6,7 millions de personnes.

Par comparaison, en France, la culture c'est 3,2% du PIB et 640 000 emplois, autant que l'industrie agro-alimentaire et l'agriculture ou encore 7 fois plus que l'automobile). Un calcul mental rapide montre que nos acteurs "culturels" sont bien plus nombreux mais un peu moins productifs que la moyenne européenne...

Pour donner encore quelques données chiffrées, 1€ investi dans un festival "rend" 4 à 7 € de retombées sur son territoire. Ceci est vrai de Aurillac, Bussang, Avignon, Charleville-Mézières... dont les festivals font aussi partie de l'activité économique, c'est-à-dire humaine.

Ben ! Et la poésie ? 

Pardon de reposer inlassablement la question mais quand Aurélie Filipetti dans cette entrevue énumère les arts, on l'entend dire "le spectacle, le théâtre, la musique, la danse, etc... les arts visuels, les arts plastiques... ".
Bon sang ! Elle a juste oublié la poésie !

Mais quand donc la poésie sortira-t-elle de l'enfer du ETC des arts ????????

En revanche, la ministre de la culture, et d'autres qui suivent les modes, de penser, si l'on veut..., n'a pas oublié de parler des "industries culturelles".

Mais qu'est-ce qu'une industrie culturelle ?

Les mots ont un sens, non ? 

Parler d'industries culturelles est à la fois un contresens et une démission. 
Pourquoi ? D'abord parce que chaque création est un prototype, aux antipodes de toute logique industrielle. Ensuite, parce que la simple utilisation de ce concept anglo-saxon est en soi une démission face à la manière anglo-saxonne de voir les choses. Depuis toujours, ils disent "l'industrie musicale" pour désigner ce que nous appelons le "secteur de la musique". Et, non, ce n'est pas la même chose. 

Sans cesse il est nécessaire de résister à la tentation des marchands, légitime de leur point de vue, de ne voir la culture qu'en tant que patrimoine, c'est-à-dire des actifs valorisables, autrement dit transformables en valeur monétaire alors qu'on est là dans l'incalculable apport de ce qui rend la vie belle. 

Edvard Munch, “Friedrich Nietzsche,” 1906.
Heureusement, le sage Raphael Enthoven est venu à la fin du Forum de Chaillot citer Nietzsche en profondeur pour ouvrir le débat, les yeux et les coeurs.

Nietzsche écrit en 1882 dans les fragments réunis sous le titre contestable de La volonté de puissance:
"Grâce à la liberté des communications, des groupes d'hommes se formeront qui dépasseront les nations" (...) 
"Ce que je vois se préparer lentement et comme avec hésitation c'est l'Europe unie."

Et la conclusion de Nietzsche est magnifique :
"Il n'y a QUE la culture qui donnera le jour à ce continent."

Alors après cela, certes il faut comme l'a rappelé la ministre de la culture française (délectable amphibologie...) :
- lutter contre "l'optimisation fiscale et la disparité des taux de TVA entre physique et numérique",
- soutenir "le défi du numérique qui rapproche les artistes de leur public",
- reconnaître le "caractère irremplaçable du droit d'auteur pour rémunérer les créateurs ",
- soutenir la création en Europe,
voire même pourquoi pas "créer des acteurs mondiaux".

Mais surtout, ne plus oublier la poésie au fond d'un ETC...

Car qu'est-ce qui peut le mieux lutter contre la haine, la guerre et le mépris que ces sentiments de pur plaisir, de bonheur intellectuel qui naissent du partage d'un poème du portugais Fernando Pessoa ou de l'italien Eugenio Montale, du souvenir d'un film du français Bertrand Tavernier, de l'angélique voix d'un Laurent Terzieff ou d'un Michael Lonsdale disant un pur vers de l'anglais Shakespeare ou du polono-germano-français Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz ?

AxoDom

12 avril 2014 : Suite à cet article, quelques échanges avec des amis européens, observateurs attentifs de ces questions, notamment via le World Poetry Movement ou le site poieinkaiprattein.org (ce qui signifie en grec "Créer et réaliser") nous amèneront sans doute à modérer largement l'enthousiasme que cette "affirmation d'une volonté politique au service de la culture" avait pu susciter en nous...
A suivre.


lundi 7 avril 2014

En Afrique la poésie parle aussi portugais

Un samedi après-midi d'avril à Paris Patrick Quillier, spécialiste de Fernando Pessoa, a ouvert aux amateurs de poésie tout un pan d'univers à découvrir : celui des poètes du Mozambique des trente dernières années. 

Chaque trimestre, le Salon littéraire du musée du Quai Branly, "là où dialoguent les cultures" développe un thème et l'illustre d'une sélection d'ouvrages mis à la disposition des visiteurs. C'est une excellente idée, d'autant que l'accès en est gratuit et ouvert à tous.

Le thème du moment est l'Afrique lusophone. Du coup, le responsable de ce Salon littéraire contemporain, découvrant son article "L'écoute sensible dans la poésie mozambicaine contemporaine(1) a souhaité inviter le poète, essayiste et professeur de littérature comparée à l’université de Nice Patrick Quillier, à qui l'on doit notamment l'édition de référence des oeuvres de Fernando Pessoa dans la Pléiade.

Un cénacle mêlant spécialistes et curieux s'est donc retrouvé autour de l'immense table de bois vernis de ce bel endroit pour l'écoute sensible promise par le programme.




En traduisant quelques uns de ces poètes du Mozambique, Patrick Quillier s'est donné la plus grande liberté. Ainsi, non seulement retrouve-t-il ce "fusillement" inventé par les envahisseurs allemands en 1870 pour les besoins quotidiens de leur conversation avec les vaincus(2) et d'un emploi aujourd'hui bien rare, même s'il se comprend tout seul dans ces vers de Luis Carlos Patraquim :
"Je me réveille dans la nuit
L'oiseau sacré chante les lois du ciel
nous assourdit, éclate dans la nuit
probablement les fusillements ont commencé."
... mais encore, il nous embarque par exemple dans un mot-valise aussi efficace que "vociférocement", rappelant en hommage combien ces néologismes étaient chers à Césaire.

D'ailleurs, Césaire était présent, en effigie. Juste en face du passeur, aux pieds des trois totems debout sur la table, se tenait sur un présentoir le monumental travail de compilation et de généalogie des "Poésie, Théâtre, Essais et Discours" d'Aimé Césaire coordonné par Albert James Arnold (Présence africaine, CNRS éditions, 2013, 1805 pages).

Face à Patrick Quillier se tenaient aux pieds des totems sur un présentoir
les "
Poésie, Théâtre, Essais et Discours" d'Aimé Césaire.

D'autres poètes du Mozambique furent évoqués dans cette heure embarquée sur la côte ouest africaine, d'autre vers cités et traduits, souvent à la volée.

Ainsi Eduardo White : 
"Si ça continue je vais saisir le mot revolver 
et envoyer une balle dans la tête de la tristesse.
Pour ce fils d'une lisboète, né en 1963 "Un poète n'est pas à comprendre mais à sentir".

Une perception contrastée de Pessoa

En réponse à une question de la salle, Patrick Quillier fut amené à préciser la place de Pessoa au Mozambique et on fut étonné d'apprendre qu'elle était "assez faible". A l'autre extrême des appréciations de l'histoire, Pessoa est quasiment devenu pour les Brésiliens un poète brésilien...

Pourquoi une telle divergence de destinée littéraire ? 
Deux raisons viennent successivement à l'esprit du conférencier. La première est la différence de statut de la langue portugaise dans les deux pays. Alors que le Brésil en a fait sa langue nationale, le portugais n'est maîtrisé que par 30% environ de la population du Mozambique qui abrite une trentaine de langues différentes. Le portugais est surtout la langue des citadins et de l'élite cultivée.
La seconde raison tient au rapport à la mémoire. De part et d'autre de l'Atlantique, le souvenir de l'esclavage et de la traite est totalement différent. Au Mozambique, le rapport à l'ancien pays colonialiste est encore une épine dans les cœurs. Au Brésil, cette histoire a quasiment fait de ce pays ce qu'il est aujourd'hui.

Ainsi, quand Eduardo White écrit "O poèta non e um fingidor" (le poète n'est pas un faussaire) il faut y voir une référence directe à un vers de Pessoa affirmant justement le contraire et que Patrick Quillier traduit : "Feindre est le propre du poète."

Au moment de terminer cette balade en poésie mozambicaine, le ton déjà naturellement doux de Quillier s'est faite encore plus feutré. "Depuis le début de cette soirée, j'ai en moi les voix de deux morts, Virgilio de Lemos (3)  qui fut publié en France aux éditions de la Différence et Michel Laban". Ce dernier, professeur et traducteur notamment d'auteurs angolais comme Luandino Vieira a disparu en novembre 2008. 

La conférence terminée, un petit groupe est resté longtemps encore autour de Patrick Quillier, professeur et poète en toque et gilets chamarrés. 

Quand nous sommes sortis de l'enceinte du musée la nuit était tombée sur la forêt de bâtons de lumière qui lançait des étoiles au plafond de la voûte du bâtiment. 
La tour Eiffel était dans son pyjama d'or pour touristes et on devinait dans l'ombre la neige cotonneuse des cerisiers en fleurs.


AxoDom




(1) Revue de Littérature Comparée d'octobre 2011 N°340 (disponible sur la base Cairn)
(2) Revue des Deux-Mondes, 1er sept. 1871, p. 51. (selon Littré via Reverso). Le mot fusillement est déjà signalé comme "peu usité" par l'édition de 1930 du Larousse du XXe siècle de Paul Augé et il est même absent du Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey.
(3) Trois textes de Lemos dits ici par Alexia Stresi sur France Culture. 



(A suivre... 
Article en cours de rédaction...)

mardi 4 mars 2014

INNOCENTS de SYRIE et d'AILLEURS (une répétition)


Le programme du mois de mars de la Maison d'Europe et d'Orient

Retour immédiat sur une journée de répétition de INNOCENTS de SYRIE et d'AILLEURS  dans le "bunker" de la Maison d'Europe et d'Orient.


Autant un livre se construit dans la solitude - fut-on deux à l'écrire - autant un spectacle s'élabore ensemble. A la table. Celle des genoux, celle d'un café puis dans la salle elle-même.

Construire, élaborer...
Est-ce que l'on construit un livre ?
Est-ce que l'on élabore un spectacle ?
Et qui le fait, sinon une manière de fantôme collectif qui vole de l'un à l'autre dans l'air de la salle et qui file de plus en plus vite avec ses ailes de paroles vives lancées au hasard des "idées".

" Et si on... Non, c'est idiot.
- Mais si , vas-y. Dis !
- Non, je ne sais pas, je me disais... Ce texte-là, il pourra peut-être se dire à deux voix ?
- ...
- A deux voix ? Pourquoi ?
- Et pourquoi pas à trois ou quatre voix ?
- Mais bien sûr, on peut le chanter en canon aussi.
- ...
- Bon, essayons à deux voix ! Je vais me mettre au fond de la salle pour voir ce que ça donne, si le texte reste audible. "

C'est cela une répétition, c'est "essayons !" C'est sans cesse penser aux oreilles et aux yeux de ceux qui vont découvrir un travail qui a mis des mois ou des années à se former en une seule soirée, en un temps ramassé de leur vie, toujours entre deux autres choses qui filent et nous, nous essayons de les arrêter sur l'inactuel de la vie, sur ce qui compte plus que ce qui change sans arrêt.

Et c'est aussi l'apport, toujours hésitant, de nouvelles hypothèses prépensées, dont on ne sait présager l'accueil, que l'on vient confronter au premier regard des partenaires, bienveillant mais honnête.

L'écriture se fait au fond de sa propre grotte. Le travail en répétition est la traversée d'un jardin sous un bombardement.

ATTENTION !

Toujours, au fond là-bas, dans la partie "doute" du cerveau qui croit savoir, cette alerte intime : méfiance. Toujours rester en hauteur, ne pas déchoir dans l'anecdote, dans le séduisant spectaculaire. D'ailleurs, INNOCENTS de SYRIE et d'AILLEURS est-il un spectacle ? Non, c'est une soirée d'hommage pour.

"Pour tous les innocents qui haïssent le mal
La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais (...) "
Paul Eluard

vendredi 31 janvier 2014

Innocents de Syrie et d’ailleurs

Innocents de Syrie et d’ailleurs est le titre d'une soirée prévue le 28 mars à Paris. Une manifestation artistique de poésie, peinture, musique et cinéma.  

© Thierry Cauwet, avec son autorisation. 
En octobre 2013, le poète syrien en exil Omar Youssef Souleimane entend au festival international Poètes à Paris où il était invité le long poème qu’AxoDom avait écrit en découvrant la série du peintre Thierry Cauwet « Massacre en Syrie ».

Quelques semaines plus tard, Omar traduit en arabe le poème d'AxoDom et le fait publier dans le quotidien libanais An Nahar (Le Jour). Fin décembre, ils imaginent cette manifestation artistique.

Avec la comédienne Marianne Auricoste, ils veulent chanter la force faible des innocents des guerres de tous temps et de tous lieux en croisant des poèmes d'Omar, nés de l'exil (« Comme deux oiseaux qu’aucun nid ne séduit »« Je ne peux pas venir »« La mort loin de la mort », inédits), le long poème d'AxoDom (« Temps mort en Syrie », édité au Nouvel Athanor, in Les Cahiers du Sens, 2013) et d’autres textes connus ou non, de poètes, d’époques et de géographies divers parmi lesquels :
Pierre Jean Jouve - Juan Gelman - Eluard - Apollinaire - Francisco de Quevedo - Lord Byron - Henri Meschonnic - Bruno Doucey - Baku Yamanoguchi - Mahmoud Darwich ...
Intégrées à l'oeuvre collective seront présentées des peintures de Thierry Cauwet, à l'origine du poème « Temps mort en Syrie ». 


Enfin sera projeté le court-métrage « Je ne suis plus personne » réalisé il y a quelques mois à partir de trois poèmes d’Omar Youssef Souleimane traduits par Lionel Donnadieu. Signé par Elvina Attali, ce film a été sélectionné au festival Anthropologies Numériques qui aura lieu les 19 et 20 mars prochain au Cube, à Issy-les-Moulineaux, en association avec Les Ecrans de la Liberté.

Les musiciens Stéphane Gallet et, sous réserves, Sébastien Lunghi nous accompagneront en transcrivant leurs émotions sur leurs instruments : nay, tanbur ou guitare...

Juliette Blondelle nous a apporté son oeil de scénographe avertie. 

Omar remercie la poétesse Aïcha Arnaout pour la traduction de ses poèmes en français 
et AxoDom pour leur relecture.



Innocents de Syrie et d’ailleurs
28 mars 2014 à 19h30 
Maison d'Europe et d'Orient - Centre culturel européen, 
3 Passage Hennel 75012 Paris.
Tarifs : 7 € (plein) - 5 € (réduit) - 3 € (abonnés MEO)
Réservation vivement conseillée au (33) 01 40 24 00 55 (du lundi au vendredi) 


Correctif (01/02/2014) 
Dans une première rédaction, nous avions écrit que le  court-métrage « Je ne suis plus personne » était sélectionné au festival Ciné-Poème de Bezons, en partenariat avec Le Printemps des Poètes. 
C'était un quiproquo, au sens propre, puisqu'il a été envoyé au festival Ciné-Poème - qui n'a pas encore bouclé sa sélection - mais sélectionné au festival Anthropologies Numériques. Nos excuses à l'un et l'autre. 




jeudi 30 janvier 2014

La rémunération des créateurs en Europe

Lancée par la Commission européenne une consultation est en cours actuellement sur la notion même de droit d'auteur. Elle sera close le 5 février. Il y a donc urgence. 


Devant les assauts du numérique, qui a transformé les modes d'appropriation de l'oeuvre d'art, y compris de façon malhonnête, l'Europe a tout bonnement décidé de tout remettre à plat. Courage ou inconscience ? On verra.

La problématique, grossièrement résumée, va de : 
- faut-il maintenir voire renforcer un système protégeant les droits moraux et patrimoniaux des créateurs 
- faut-il au contraire considérer que l'art doit être gratuit, quitte à salarier les artistes ? 

Evidemment, ce raccourci est caricatural mais c'est quand même entre ces deux bornes que les choix sont à faire. Avec bien entendu des ramifications du côté des intermédiaires : fournisseurs de contenu ou vendeurs de matériels qui seraient déclarés responsables et donc "taxables", comme cela existe déjà dans les droits voisins.

En tout cas, si vous vous sentez beaucoup, moyennement ou un peu concerné, c'est le moment de donner VOTRE avis sur Creators for Europe

Bonne occasion de s'exercer à la démocratie directe. Pour Socrate, et d'ailleurs pour tous les Grecs de son siècle, c'était une obligation évidente aux yeux de tout citoyen. Mais pour nous aujourd'hui ? 

Deux moyens d'agir

Premier niveau, très simple, facile et rapide, signer la pétition en ligne par exemple sur cette page de la Sacem.

Deuxième niveau, plus technique, remplir le questionnaire ici
Il s'agit d'une version simplifiée qui comprend "seulement" 80 questions... L'original, accessible en version française via le site de la Commission européenne nécessite lui environ trois fois plus de temps pour entrer dans la complexité du sujet. 

Retenons tout de même cette idée rassurante : tout le monde peut donner son avis.
" Les contributions de toutes les parties concernées sont les bienvenues, en particulier celles des consommateurs, des utilisateurs, des interprètes, des éditeurs, des producteurs, des radiodiffuseurs, des intermédiaires, des distributeurs ou de tout autre fournisseur de services, des sociétés de gestion collective, des autorités publiques et des États membres. "

Mais la poésie dans tout cela ? 

Bonne question. Pour l'instant, nulle mention nulle part. 
Ce n'est pas forcément étonnant, même si c'est toujours un peu choquant mais c'est la conséquence habituelle du manque de structuration du milieu de la poésie. Et aussi, de cette idée que le "genre" poésie serait toujours simplement englobée dans "la littérature", ou "le livre", ce qui revient à dénier l'autonomie de la poésie, alors qu'un mouvement inverse se dessine aujourd'hui. 

L'initiative de la pétition mentionnée plus haut vient du milieu de la musique : Creators for Europe est né de l’impulsion de l’Alliance européenne des auteurs et compositeurs de musique (ECSA)
Mais, dit leur site internet, elle "promeut tous les secteurs culturels et créatifs". Nous en concluons qu'elle inclut la poésie.

Son objectif en tout cas est de "permettre à tous les créateurs de vivre de leurs droits d’auteur, à tous les publics de profiter pleinement de la culture, de sa diversité et de sa créativité", ce qui nous convient parfaitement. 

Et après ? 

Cette consultation débouchera comme d'habitude sur un Livre blanc. Ce document préparatoire sera la première étape vers une Directive, c'est-à-dire l'équivalent au niveau européen d'une loi. 

Cette Directive dessinera les contours d’une nouvelle organisation du droit d’auteur dans toute l'Europe. C'est dire l'importance de l'affaire. 

Comme disent les gens de la Sacem sur leur site "A nous, créateurs et amis de la création, d’y répondre et de nous mobiliser au nom de la diversité culturelle !

Amis de la poésie, à nous de jouer. 


mardi 31 décembre 2013

2014 ou la défaite du mal

En 2014, tout va bien. Inutile de multiplier les voeux... En effet, dans la réalité le Bien gagne toujours. Contrairement à une forte idée reçue, ce n'est pas le Mal qui l'emporte à la fin.


Bain de minuit pour les ours de la banquise 
qui se réjouissent de l'arrivée de 2014. 
Constater, comme nous osons bravement le faire ici, l'empire du Bien sur le Mal n'est ni naïveté, ni prophétie auto-réalisatrice; c'est seulement le constat de l'Histoire. 

Il faut se rendre à l'évidence. Ce n'est pas le mal qui sort vainqueur de la lutte éternelle. On en a quelques preuves.

Premièrement, s'il en était autrement l'humanité ne serait plus là pour en parler, elle se serait détruite depuis longtemps. Les stocks de bombes nucléaires disséminés ici et là depuis des dizaines d'années y suffisent largement. 

Or, nous sommes toujours là. Est-ce l'équilibre de la terreur qu'il faut louer pour cela ? Est-ce un dieu bienfaisant et très largement oecuménique ? Ou bien est-ce une loi sociologique internationale, ou plutôt interculturelle, voire anthropologique, selon laquelle le pire serait sans cesse rejeté dans le tiroir des options dont on ne se sert pas. 
Mais rejeté par qui ? Y aurait-il ici un équivalent de la fameuse main invisible dont parlait l'économiste écossais Adam Smith en 1756, ce mécanisme naturel d'auto-régulation des marchés agissant non pas malgré mais du fait de l'égoïsme des hommes ("Recherche sur les causes et la nature de la richesse des nations")

En tout cas, nous avons survécu à la guerre froide, mais aussi à la fin de l'histoire, à l'an 2000, à l'apocalypse Maya pourtant prévue pour décembre 2012. Nous avions même survécu avant cela au passage à l'Euro... C'est dire si la volonté de survie de l'espèce est forte. Ou simplement la Volonté au sens de Schopenhauer. 

Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut point entendre

Bien sûr, on va nous accuser de courte vue et de courte mémoire. On va nous lancer à la face que nous oublions tous les tyrans, tous les génocides, toutes les pandémies, toutes les horreurs de guerre, y compris celles d'aujourd'hui (Syrie, Tibet, Soudan, Haïti, Afriques...). 

Mais au contraire nos yeux voient plus loin que ce que l'Histoire sélectionne comme formant le tout du réel. Evident mensonge structurel. 

Si le mal était le vrai vainqueur à long terme, la Terre serait couverte de dictatures.
Si le mal primait toujours, les valeurs maléfiques seraient portées au pinacle.
Si le mal était primus inter pares, les oeuvres de Sade seraient étudiées à l'école. 
Et les fleurs du mal seraient en bouquets à offrir comme modèle social absolu.

Mais non, tous luttent contre le mal et personne ne s'en réclame. Au contraire, chacun prétend à la vertu et affirme vouloir le bien de tous, même lorsque c'est pour affermir ses propres intérêts. 

Comment se fait-il ? 

Ou plutôt, comment avons-nous réussi cela ? Car c'est un effort collectif que ce travail d'évitement permanent, de réparation obstiné, de patiente résilience. C'est une oeuvre longue de prudence, d'élévation des vues, d'accordage des sensibilités et d'harmonisation des désaccords.

Le philosophe écossais David Hume a été un des premiers à exprimer cette idée, maintenant largement partagée en sciences sociales, que les gens pensent souvent être en désaccord alors que leurs opinions sont simplement complémentaires. 

Ce simple constat devrait être répété ad libitum dans les écoles de la République, mais aussi dans les écoles du Commerce, dans les universités, dans les écoles religieuses, dans les médias et sur chaque page d'accueil de tous les moteurs de recherche d'internet : on croit souvent être en désaccord alors que nos opinions sont simplement complémentaires...

Dans son "Essai sur la règle du goût" (“Of the standard of taste” de 1742), Hume donne en exemple un épisode savoureux tiré du Don Quichotte de Cervantes, l'histoire des deux oenologues qui avaient tous deux raison bien que leur jugements soient différents (cf. texte lisible via le lien David Hume, “Essai sur la norme du goût”).


Et dans tout cela la poésie ? 



Claude Lévi-Strauss développe une idée voisine - mais antonyme - dans "Race et histoire", un court essai de 1952. Pour lui, est barbare celui qui justement parle de barbarie, celui qui y croitAinsi, ne pas nommer la mauvaise chose est un moyen traditionnel de ne pas l'aider à exister. 

Alors si croire influe sur ce qui est, croyons que 2014 est une très bonne année. 


D'ailleurs, en 2014, les politiques qui ont inconsidérément réduit les moyens de subsistance du Printemps des poètes vont se réveiller de leur sommeil dogmatique (comme Kant après avoir lu Hume justement...), nous sortir de notre mauvais rêve et rendre à l'association ce qu'ils lui ont pris, c'est-à-dire lui assurer un budget de fonctionnement décent.
 Ce sera une bonne année. Vous verrez, déjà en 2011, nous avions prédit ce qui est maintenant devenu un beau passé (à lire ici pour les incrédules).  

Merci enfin à Pierre Vavasseur d'avoir, dès le premier jour de cette belle année, lancé la même demande sur les ondes de France Inter (écouter ici)


AxoDom & Gil

NB : La triste photo qui l'illustre n'a bien sûr aucun rapport avec cet article joyeux. Les ours polaires vont attendre la fin de 2014 pour savoir s'ils doivent se réjouir.  

mardi 17 décembre 2013

Braque, chaos, Deleuze, art

En sortant de l’exposition Georges Braque au Grand Palais, on pense à tout ça : le cadre, l’art, le chaos, le concept de révolution, la NSA et la poésie aujourd’hui.  


Braque et ses oiseaux, à la fin.

Le 3e festival O+o de Paris auquel nous avons collaboré et participé en septembre dernier avait pour thème "Sortir du cadre". 

Bien des thèmes de festival ne sont que prétextes à lancer une machine à créer. Et c'est déjà bien. Ce fut le cas ici mais certaines formules ont comme une vie autonome et nous poursuivent.

Cette histoire de "cadre" dont il était question de "sortir" n'avait pas, pour nous, dit tout ce qu'elle avait à dire. Comme si, après avoir sauté hors du cadre comme un cabri on n'était pas à nouveau dans un cadre ? Voire même le même... Comme si les avant-gardes n'étaient pas les prochaines institutions... Comme si on pouvait encore croire à l'efficacité du concept de révolution comme apportant du progrès à l'humanité... Comme si nulle tradition n'avait de valeur.

Ainsi Georges Braque, qui s'est obsédé de cette question jusqu'à torturer des billards, n'a réussi à sortir du cadre qu'au tout début de son travail, avec ses paysages fauves, et à la toute fin de sa vie avec ses oiseaux comme ci-dessus, c'est-à-dire dans ses moments de plus grande innocence.

En y repensant, on revoyait toute l'intelligence de l'affiche créée par Philippe Mairesse pour le festival O+o de Paris 2013 (visible ici). 

Et puis le hasard qui régit pour moitié nos vies, et donc le contenu de nos ordinateurs, fit resurgir le texte suivant, trouvé sur le Flotoir de Florence Trocmé, la tenace fondatrice du site Poezibao, à propos du dernier essai d'Ariane Dreyfus,  (La Lampe allumée si souvent dans l'ombreÉd. Corti, 2013).
Art et chaos (Deleuze, via A. Dreyfus)  Page 103, l'admirable citation de Deleuze sur l'art et le chaos. Elle me fait comprendre tant de choses : « L’art prend un morceau du chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible ». Ariane la glose écrivant : « le cadre n’est donc pas seulement ce qui met en forme [...] mais aussi ce qui dialogue avec l’invisible. L’image vibre par cette tension entre champ et hors-champ, dit et non-dit » → et c’est une des grandes problématiques de la composition du poème, ce qui doit entrer dans le cadre, ce qui doit en sortir, et cet incessant travail de menuiserie (Emaz) et de soustraction dont parlent les écrivains. (...)
Toute révérence gardée, on peut tout-à-fait amender cette proposition de Deleuze, en ce qu'elle est une représentation, la sienne, une représentation de philosophe. «L’art prend un morceau du chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible» dit-il. On peut avoir une autre vision : 
  • L'art est le résultat de ce que fait l'artiste, lequel sait rarement ce qu'il fait avant de l'avoir fait. 
  • Si "le travail de la philosophie consiste à fabriquer des concept pour tenter de comprendre ce qui se passe", selon la formule de Bruno Latour qui nous va bien, le travail de l'artiste, pour nous, consiste à plonger en lui-même toujours et encore à la recherche de la joie et de l'intuition (cf. Proust, Bergson...). 
  • La "question du cadre" est alors toujours secondaire. En tout cas, n'intervenant jamais consciemment, on peut soutenir qu'elle n'a pas d'incidence. 
  • Quant à un éventuel impact inconscient, hum... qu'en savons-nous ? 
Bien sûr, après un siècle de modernité, un long chemin est à parcourir pour sortir de tous les systèmes, de tous les -ismes et arracher toutes les oeillères.

Voilà ce qui serait "sortir du cadre". Et ça, la NSA n'y peut absolument rien ! Ses ordinateurs pourront toujours nous scruter plus attentivement, ils ne lui expliqueront jamais ce type de secret qui sort tout armé de la poésie comme Athena du cerveau de Jupiter. 

AxoDom